Personne ne sait ce qu’est la vie. C’est la première chose à dire, parce que toutes les réponses qui prétendent le savoir sont suspectes.

Ce que la biologie n’arrive pas à dire

Les biologistes ont une définition opérationnelle — métabolisme, reproduction, homéostasie, évolution — mais quand on les pousse, ils reconnaissent que cette définition fuit de partout. Les virus en sont exclus alors qu’ils y participent. Les cristaux de glace en seraient inclus s’ils se reproduisaient. Et personne ne sait dire à quel moment précis, dans la soupe primitive, la matière inerte est devenue matière vivante. La frontière n’existe pas. La vie n’a pas de définition — elle a des manifestations.

Ce que la philosophie dit mieux, et pire

Les philosophes ont fait pire et mieux. Aristote disait que la vie c’est l’âme — psyché, principe d’animation. Bergson, l’élan vital — quelque chose qui pousse, qui dure, qui crée. Schopenhauer, la volonté — un vouloir aveugle qui se manifeste partout sous des formes différentes. Heidegger, plus précautionneux, parlait du Dasein, l’être-au-monde de l’humain, sans prétendre couvrir le reste.

Hans Jonas, dans Le phénomène de la vie, a peut-être donné la formulation la plus fine : la vie, c’est la matière qui se met en jeu elle-même — qui prend le risque d’exister contre l’entropie, qui doit continuer à faire pour rester, qui pour la première fois dans l’univers se soucie d’elle-même. Tout être vivant, du protozoaire à l’humain, est en péril et doit travailler à ne pas l’être. La vie est cette singularité où la matière se préoccupe de soi.

Ce que l’anthropologie déplace

La question elle-même est culturellement située. Demander « qu’est-ce que la vie ? » comme une abstraction est typiquement naturaliste et moderne. Pour Descola, dans une ontologie animiste, la question ne se pose pas en ces termes — il n’y a pas « la vie » comme catégorie séparée, il y a des êtres en relation, dont certains ont une intériorité qui peut entrer en relation avec la nôtre. Pour Viveiros de Castro et le perspectivisme amazonien, la vie n’est pas une propriété, c’est un point de vue : tout être vivant se vit comme humain dans son monde, et perçoit les autres comme animaux ou esprits. La vie est la condition d’avoir un point de vue sur le monde. Ça change tout.

Ce que les traditions spirituelles refusent de réduire

Les grandes traditions spirituelles, pour la plupart, disent que la vie déborde infiniment ce que la science peut en saisir — qu’elle est une participation à quelque chose de plus vaste : conscience cosmique, souffle divin, énergie primordiale, vacuité lumineuse selon les écoles. On n’a pas à les croire. On peut juste noter qu’elles existent, qu’elles ont produit des civilisations entières, et qu’elles disent quelque chose que le réductionnisme moléculaire n’arrive pas à dire.

Ce que je crois, moi

Je crois que la vie résiste à être définie parce qu’elle est ce qui définit. On ne peut pas se mettre en dehors d’elle pour la regarder — chaque tentative de définition est encore un acte de vie, fait par un vivant, dans une langue qui est elle-même un produit du vivant. La question « qu’est-ce que la vie ? » est posée par la vie sur elle-même. Tu ne peux pas voir le miroir avec lequel tu vois.

Je crois aussi que la vie n’est pas une chose — c’est un mouvement. Tout ce qu’on peut dire de stable sur elle est faux. Elle se passe, s’éprouve, se traverse, se perd. Au moment où l’on prononce une définition, ce que l’on définissait a déjà bougé. C’est pour ça qu’elle est plus apparentée à un verbe qu’à un substantif. Vivre est plus juste que la vie. Demander « qu’est-ce que vivre ? », c’est presque la même question, mais elle se déplace dans la bonne direction.

Je crois enfin que la vie se reconnaît surtout par contraste. On sait qu’elle est là quand on sent qu’elle pourrait ne plus l’être. Ceux qui ont traversé une longue douleur, un effondrement, une menace, le savent autrement que ceux qui ne l’ont pas traversé. Pas mieux — autrement. Ils savent qu’elle est rare, fragile, qu’elle s’allume et s’éteint, qu’elle peut disparaître pendant des années derrière la douleur ou l’anesthésie, et revenir d’un coup, par la fenêtre, un matin où on ne s’y attendait pas. La vie, c’est ce qui peut revenir. Ce n’est pas une définition philosophique rigoureuse, mais c’est une description qui dit quelque chose de vrai.

Une seule phrase, pour finir

Si je devais répondre en une seule phrase :

La vie, c’est ce qui pose la question « qu’est-ce que la vie ? », et qui n’aurait aucun sens à le faire si elle n’était pas déjà la réponse.

Le simple fait que la question soit posée est un acte de vie. Elle est sa propre démonstration. Et peut-être que c’est tout ce qu’on peut en dire, honnêtement.